Paracha Ki Tissa : comment triompher de la colère ?

D’après le dictionnaire Larousse, la colère est un « état affectif violent et passager, résultant du sentiment d’une agression, d’un désagrément, traduisant un vif mécontentement et accompagné de réactions brutales. »

Voyons plus loin. La colère est le résultat de l’interaction entre un désir et un événement contraire à ce désir, souvent brusque et inattendu. C’est la perception de cet événement contraire qui déclenche la colère.

La personne sujette à la colère perd temporairement le sens des réalités. Elle exige que son désir soit satisfait immédiatement ou dans les plus brefs délais.

Nous parlons de la colère à l’échelle humaine. Cependant la paracha Ki Tissa nous amène sur un tout autre terrain, celui de la colère divine. Nous nous sentons un peu désarmés pour la commenter et donner un avis sur la façon d’en triompher. La colère divine est-elle comparable à la colère humaine ?

Pour approfondir ce thème, une petite vidéo et un article qui la commente, sur la paracha de la semaine !

La paracha Ki Tissa du sefer Chémot (Éxode) 30:11 à 34:35 et la colère divine

La colère est un état affectif problématique pour les colériques, comme pour leurs victimes. La paracha Ki Tissa, au cours de laquelle s’entremêlent la colère divine et la colère humaine, nous en fait la démonstration.

Qu’est-ce-que la colère divine ? Nous avons souvent le défaut de voir Dieu à l’image de l’homme, de faire de l’anthropomorphisme. Dieu peut-il réellement céder à la colère ? Colère, est-ce le mot juste à employer en ce qui concerne l’Éternel ?

L’expression « colère divine » n’a aucun sens au premier degré, si l’on se réfère à ce que représente Dieu dans le Judaïsme : une entité créatrice et maîtresse de l’univers, hors de portée de l’être humain. Et pourtant le personnage divin de la Torah se met réellement en colère, cette colère de Dieu est destructrice, et comme le dira Yeshayahou Leibowitz (1903-1994) :  Le don des Dix Commandements est au départ un échec total.

Toutefois, souvenons-nous que le texte de la Torah n’est pas à appréhender au sens propre des termes employés. Il délivre indirectement des messages à notre réflexion.

Revenons à la paracha. L’Éternel a accompli de fabuleux miracles pour que les enfants d’Israël retrouvent la liberté. Il vient de leur révéler les Dix Commandements et s’aperçoit, presque aussitôt, qu’ils n’en ont tenu aucun compte et qu’ils ont entraîné Aaron sur le terrain de l’idolâtrie en lui demandant de façonner un veau d’or.

Chémot 32:1 à 32:6. Le peuple, voyant que Moïse tardait à descendre de la montagne, s’attroupa autour d’Aaron et lui dit: « Lève-toi et fais-nous un dieu qui marche à notre tête »…Aaron leur répondit: « Détachez les pendants d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les-moi »…Aaron ayant reçu cet or de leurs mains, le fit fondre en moule et en fit un veau de métal; et ils dirent: « Voilà ton Dieu, ô Israël, qui t’a fait sortir du pays d’Égypte ! »…Aaron érigea devant lui un autel et il proclama: « Demain il y aura une fête pour Dieu ! »…Ils s’empressèrent, dès le lendemain, d’offrir des holocaustes et de présenter des sacrifices de communion. Après cela, le peuple se mit à manger et à boire puis se livra à des réjouissances.

Cette vision provoque la colère de Dieu; colère qui se manifeste en plusieurs étapes.

D’abord, l’accusation brutale :

Chémot 32:7. Alors l’Éternel dit à Moïse: « Va ! Descends, car ton peuple, que tu as fait sortir du pays d’Égypte, agit d’une manière désastreuse. »

Ensuite, le jugement et l’argumentation :

Chémot 32:8. « Ils se sont rapidement écartés de la voie que je leur avais prescrite. Ils se sont fait un veau de métal et se prosternent devant lui. Ils lui sacrifient et disent: ‘Voilà ton dieu, ô Israël, qui t’a fait sortir du pays d’Égypte !’ »

Puis, la critique acerbe du peuple d’Israël :

Chémot 32:9. L’Éternel dit ensuite à Moïse: « Je vois que ce peuple est un peuple à la nuque raide. »

Et enfin, une menace qui pourrait sembler rageuse (le texte écrit ne permet pas de connaître la tonalité de voix des personnages, le qualificatif de « rageux » est donc une supposition) :

Chémot 32:10. Maintenant, laisse-moi faire, laisse s’allumer contre eux ma colère, et que je les anéantisse tandis que je ferai de toi une grande nation ! »

Nous découvrons la gradation de la colère divine; gradation qui suit les paliers de la colère humaine. Se pose maintenant une grave question : comment faire retomber cette colère très problématique, puisqu’elle menace l’Alliance entre Dieu et le peuple élu ?

Moïse a le choix : laisser la colère divine prendre le dessus, ou bien tenter de la contrer. Il décide d’intervenir et de s’interposer en tant que médiateur. Ce qui montre l’influence légendaire de Moïse sur l’Éternel et ses qualités hors du commun.

Quand Dieu lui dit « laisse-moi faire », nous avons l’impression d’assister à une discussion entre deux associés, entre deux êtres humains. L’expression « laisse-moi faire » indique que Dieu n’est pas convaincu de devoir détruire son peuple et cherche une échappatoire. Dieu fait-il en réalité appel à Moïse pour tester ses qualités de « défenseur d’Israël » ?

Moïse s’emploie alors à triompher de la colère de Dieu. Peu-importe qu’elle soit éventuellement calculée.

Chémot 32:11 à 32:13. Et Moïse demanda à l’Éternel son Dieu: « Pourquoi, Seigneur, ton courroux menace-t-il ton peuple, que tu as tiré du pays d’Égypte avec une grande force et d’une main puissante?…Faut-il que les Égyptiens disent: ‘C’est avec une mauvaise intention qu’il les a fait sortir, pour les faire mourir dans les montagnes et les anéantir de la surface de la terre !’ Reviens de ta colère ardente et aie regret du mal contre ton peuple…Souviens-toi d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, tes serviteurs, à qui tu as juré par toi-même en leur disant: Je ferai votre postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel; et tout ce pays que j’ai désigné, je le donnerai à votre postérité, qui le possédera à jamais ! »

Les versets précédents nous montrent Moïse pratiquant une tactique adroite, commentée dans le Traité Avodah Zarah du Talmud.

Moïse a commencé par s’étonner de voir l’Éternel céder à la colère, à une pulsion affective qui n’est pas de son niveau et qui le rabaisse. Ensuite, il a joué sur la fibre de l’orgueil en faisant allusion à ce que pourraient en dire les égyptiens. C’est presque amusant quand on sait que Moïse s’adresse à Dieu. Puis, c’est l’appel à la raison, à la congruence et aux bons sentiments, quand Moïse rappelle à l’Éternel les promesses faites aux Patriarches hébreux.

Moïse veut que Dieu permette aux enfants d’Israël de se racheter; et Dieu n’est pas insensible à sa plaidoirie.

Chémot 32:14. Alors, l‘Éternel eut regret du malheur qu’il avait voulu infliger à son peuple.

Moïse descend du Mont Sinaï et constate les faits. À son tour, il est saisi d’un courroux terrible envers Aaron et le peuple. Il prend des mesures énergiques, puis il met son engagement personnel en jeu afin de stopper complètement la colère divine.

Chémot 32:31 à 32:32. Moïse retourna vers l’Éternel et dit: « Hélas, ce peuple est coupable d’un grand péché en ce qu’ils se sont fait un dieu d’or…Et pourtant, si tu voulais pardonner leur péché… Sinon efface-moi du livre que tu as écrit. »

Moïse obtiendra finalement satisfaction. Ainsi, il a triomphé de la colère de Dieu et triomphé, lui-même, de sa propre colère. Comme il est dit dans les Pirkei Avot : « le héros est celui qui réussit à conquérir ses pulsions et à conquérir son instinct. »

Retenons que l’idolâtrie des enfants d’Israël, se prosternant devant le veau d’or, a failli dériver vers un autre type d’idolâtrie, l’idolâtrie de la colère.

Nous avons dit, en introduction, qu’il paraît difficile de comparer la colère divine à la colère humaine. Cependant, dans notre paracha, la colère du dieu de la Torah semble avoir été calquée sur la colère humaine.

De la sorte, la paracha Ki Tissa peut servir de support d’analyse de la colère humaine et de support de réflexion sur la façon d’en triompher. N’oublions pas que la Torah a été écrite par un, ou plusieurs, êtres humains.

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Paracha Yitro : les Dix Commandements sont-ils universels ?

Globalement, l’ensemble des lois est à scinder en deux sous-ensembles :

– tout d’abord, les lois relevant de la nature, de la physique de l’univers, du fonctionnement d’outils matériels, et plus généralement de la causalité. Nous pouvons nous accommoder de ces lois, tenter de les maîtriser, nous en servir dans notre vie courante, mais nous ne pouvons pas les modifier.

– ensuite, les lois créées par l’être humain. Ce sont, par exemple, les règles de moralité, les conventions établies au sein des collectivités, les prescriptions de la vie en société et en nation, ou le droit international.

Dans le second sous-ensemble, sont à différencier deux types de lois: d’abord les lois s’appliquant à la totalité de l’humanité, que nous pourrions qualifier de naturelles ou d’universelles, en ensuite des lois particulières à un groupe humain, un peuple ou une nation.

A quel type de loi, doit-on rattacher les Dix Commandements de l’Éternel, énoncés dans la paracha Yitro ?

Pour approfondir ce thème, une petite vidéo et un article qui la commente, sur la paracha de la semaine !

La paracha Yitro du sefer Chémot (Éxode) 18:1 à 20:23 et les lois

La Torah est un recueil d’histoires mais aussi de préceptes. Certaines lois de la Torah, sont considérées comme universelles, c’est à dire applicables à l’ensemble de l’humanité. La première d’entre elles a été donnée par Dieu à Adam harichon dans le jardin d’Éden. Viennent ensuite les sept lois de Noé, dont l’une commande, justement, aux êtres humains de concevoir un système juridique de vie collective.

Rappelons les sept lois de Noé (les lois NoaHides) : obligation d’établir des institutions judiciaires – interdiction de blasphémer – interdiction de pratiquer l’idolâtrie – interdiction d’assassiner – interdiction des unions illicites – interdiction de voler – interdiction de consommer la viande prise sur un animal vivant.

La paracha Yitro décrit le don des Dix Commandements de l’Éternel aux enfants d’Israël, trois mois après leur sortie d’Égypte. Les hébreux sont désormais libres et sont sur le chemin de la constitution d’une nation. Leur liberté, durement acquise, doit s’accompagner de justice. Les Dix Commandements sont la racine de cette justice indispensable.

Les Dix Commandements se sont progressivement répandus au delà des enfants d’Israël. Le monde chrétien les a adoptés. Ils ont étés repris symboliquement par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen en France, en 1789; qui elle-même à été reprise sur le plan international. Les Dix Commandements sont devenus une référence universelle.

Le nom, Yitro, de notre paracha est révélateur de la tendance à l’universalité. Yitro, prêtre Midianite, est le beau-père de Moïse. Il n’appartient pas aux enfants d’Israël mais rejoint quand-même les hébreux après leur sortie d’Égypte.

Chémot 18:9 à 18:12. Yitro se réjouit de tout le bien que l’Éternel avait fait à Israël, en le sauvant de la main des égyptiens… et il dit: « Loué soit l’Éternel, qui vous a sauvés de la main des égyptiens et de celle de Pharaon… À présent, je sais que l’Éternel est plus grand que tous les autres dieux »…Alors, Yitro, beau-père de Moïse, offrit un holocauste et d’autres sacrifices à Dieu, et Aaron et tous les anciens d’Israël vinrent partager le repas du beau-père de Moïse, devant Dieu.

Yitro s’incline face à l’Éternel et lui rend hommage en présence des Sages d’Israël. Se serait-il converti au Judaïsme ? Les commentateurs n’en sont pas certains. Toutefois, le comportement de Yitro va dans le sens de l’universalité des valeurs du Judaïsme que l’on penserait plutôt particulières. Par ailleurs, Yitro donne des conseils d’organisation du travail et de délégation à Moïse, des conseils de logique et de bon sens sans frontière. N’est-ce pas une façon de commencer à associer l’universel et le particulier ?

Le Judaïsme nomme les Dix Commandements d’une façon qui lui est propre. La traduction exacte de l’hébreu « aséret hadiberot » (עֲשֶׂרֶת הַדִּבְּרוֹת) est « Les Dix Paroles », et non pas Les Dix Commandements. Le terme « commandement » implique la contrainte et l’obligation hiérarchique, alors que le terme « parole » fait penser au dialogue, à la négociation, à l’échange.

La confusion vient aussi de ce que la Torah écrite présente la révélation des Dix Commandements sous forme d’une séance « son et lumière » organisée par Dieu. Cette représentation n’a rien d’une négociation bilatérale et apparaît comme une injonction à sens unique.

Chémot 19:16 à 19:18. Au troisième jour, le matin venu, il y eut des tonnerres, des éclairs, une nuée épaisse sur la montagne et un son de cor très fort. Tout le peuple se mit à trembler dans le camp…Moïse fit sortir le peuple du camp et le conduisit à la rencontre de Dieu. Le peuple s’arrêta au pied de la montagne…Le mont Sinaï était tout fumant, parce que l’Éternel était descendu dans le feu. Sa fumée montait comme la fumée d’une fournaise et toute la montagne vibrait violemment.

Ce texte présente un aspect spécifique du don de la Torah: Il se peut qu’à certains moments nous ayons besoin de démonstrations de force, comme pour les enfants d’Israël sortant d’Egypte après des siècles d’oppression. Il ne faut pas généraliser car la tradition juive est surtout favorable à une approche personnalisée et douce des commandements, qui donnent un cadre de vie et ne bloquent surtout pas l’exercice du libre jugement. C’est ici, l’occasion de faire le point sur le sens et la valeur de la Torah écrite dans le Judaïsme :

D’un côté, nous avons l’ensemble des commandements (613 au total), et les récits traditionnels de la Torah écrite, à reconnaître comme la base de notre culture juive. D’un autre côté, nous devons prendre en considération le très grand nombres de prescriptions et commentaires issus du Talmud, de la Torah écrite ou orale et d’autres sources de réflexion postérieures. Ces prescriptions, qui résultent de l’étude, de la recherche, de l’évaluation des différentes interprétations de la Torah, ont abouti à l’élaboration de la Loi Juive, la Halakha (הלכה).

La Loi Juive est évolutive, donc la Torah écrite est un texte vivant. Les écrits de la Torah ne sont pas à interpréter de façon étroite et rigide. « Torah » signifie « enseignement » et non pas « loi ».

Revenons maintenant à la distinction entre lois universelles et lois particulières. Ils est certain qu’un nombre réduit de lois peut s’appliquer à l’ensemble de l’humanité. Le bon sens nous fait penser que ce noyau dur de lois est très proche des lois NoaHides et des Dix Commandements; ceux-ci pourraient donc être jugés comme universels. Dans ce cas, qu’elles seraient les lois particulières au peuple Juif ? Ne seraient-elles pas inscrites dans les traités du Talmud  et regroupées dans la Halakha ?

La Loi Mosaïque, la Loi Juive et les Dix Paroles

La Loi Mosaïque est l’ensemble des prescriptions données par Moïse aux enfants d’Israël et consignées dans la Torah. Les Dix Paroles y sont incluses. La Loi Mosaïque semble être le résultat d’une fusion entre les lois universelles et les premières lois particulières au peuple juif. L’expression « Loi Mosaïque » fait bien sûr référence à la loi de Moïse, mais nous fait également penser au sens courant du terme « mosaïque », un dessin composite fait de petits carreaux de faïence. Cette image est assez juste. La Loi Juive (la Halakha), dont le point départ est la Loi Mosaïque, n’est-elle pas une mosaïque de lois, l’association d’une multitude de petits éléments de sagesse de différentes époques ? Il nous appartient de la mettre en oeuvre, de la façon la plus juste, et de la faire évoluer au fil du temps.