Zététique et éthique juive – Paracha Choftim, rentrée vers 5775

Georges Charpak et Henri Broch ont publié en 2002 un livre qu’ils ont nommé « Devenez sorciers, devenez savants ».

Ils font ainsi la preuve qu’ils maitrisent l’art du titre, posant en prémices un paradoxe fondateur : il y aurait un rapport entre le fait de devenir sorcier et celui de devenir savant !
Notre tradition vibre au rythme de la deuxième proposition et nous répète : « Devenez savants ! »
En revanche, la Torah ne cesse de répéter : ne devenez pas sorciers.

Oui, nous devons devenirs savants.
Le « Talmud Torah » au sens large, l’ « étude de la torah », nous soutient dans notre identité depuis les débuts de notre histoire. En 1882, Jules Ferry a rendu l’école obligatoire pour tous en France. Sept siècles avant l’E.C., la Torah portait à l’écrit l’obligation « et tu raconteras à ton fils » « והגדת לבנך » (Ex.13 :8). En 64, Chimon ben Gamla instituait l’obligation pour chaque ville de créer une école primaire, pour permettre aux parents d’accomplir leur devoir d’enseignement.
Le « rite initiatique » juif (Bar et Bat Mitsva) est centré sur la culture : l’enfant doit savoir lire pour lui-même et pour les autres afin de prouver sa valeur dans le monde adulte. Savoir lire, étudier, cela fait partie de la vie juive, au même titre que se marier et chercher un métier. La michna Avot (5 :21) nous décline le programme de la vie : « A l’âge de cinq ans on apprend la bible, à dix ans on étudie la michna, à treize ans on s’occupe des commandements, à quinze ans on étudie le Talmud, à dix-huit ans on se marie, à vingt ans on cherche un travail, à trente ans on atteint la force, à quarante ans la sagesse, à cinquante ans les capacités de conseiller… ».

Cet amour du judaïsme pour le savoir rattache notre tradition à la conscience humaine elle-même. Depuis l’aube des temps, nous tentons, en tant qu’espèce humaine, de comprendre le monde qui nous entoure. Dans un débat avec Michel Foucault en 1971, Noam Chomsky affirmait que la capacité à reconstituer une vérité, un système de compréhension, une logique, à partir de quelques éléments seulement, était une caractéristique de l’humanité, peut-être la plus fondamentale.

Il semble que cette capacité soit une nécessité vitale pour des êtres qui, comme nous, sont doués d’une certaine compréhension, compréhension et capacité de prévision qui nous obligent sans cesse à faire face au risque de la mort. Dans ce contexte, comprendre le contexte physique et métaphysique de notre existence est perçu comme une nécessité vitale. Quels que soient le peu d’éléments mis à notre disposition, nous voulons nous rassurer en créant un système explicatif fiable, des certitudes, mêmes illusoires, sur lesquelles appuyer notre sentiment de sécurité.

Henri Broch en a obtenu confirmation lorsque, dans les années 80, il a effectué un sondage auprès de ses étudiants en science. Soixante-huit pour cent des trois cents étudiants interrogés considéraient « que la torsion du métal par le pouvoir de l’esprit était un acquis scientifique », alors quarante-huit pour cent seulement considéraient la capacité du temps à se dilater en application de la relativité d’Einstein comme plus qu’une simple spéculation théorique. C’est à la suite du choc éprouvé à ce constat qu’il a fondé la chair de Zététique à l’Université d’Aix-Sophia-Antipolis, pour promouvoir le scepticisme scientifique et l’opposer aux phénomènes prétendument paranormaux et aux pseudosciences.

Compte tenu de cet impératif de compréhension du monde, il n’est pas étonnant que l’humanité se soit de tous temps créée des dieux, des forces de références par lesquelles il devenait possible d’agir sur le monde.
Pas surprenant du tout que nous, en tant qu’espèce, nous soyons sans cesse tentés de devenir sorciers, ou de croire à des sorciers capables de nous procurer une maîtrise de notre contexte de vie qui nous fait cruellement défaut.

Notre Torah écrite et la tradition orale qui la développe s’ingénient à nous extirper de ces croyances, imaginaires, oui, mais tellement rassurantes.
Comme le dit Max Weber, les commandements prescrits aux juifs incluent « une éthique hautement rationnelle, c’est-à-dire libre de toute magie comme de toute quête irrationnelle du salut […] ».

Ainsi, lorsque nous pourrions craindre le tonnerre et les éclairs, et peut être les vénérer dans l’espoir de les contrôler, nous préférons prononcer les mots suivants :
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, dont la force et la puissance emplissent le monde. »

Plutôt que de raconter après le déluge que le dieu El a vaincu le dieu Yam, nous affirmons, tous les matins :
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, qui étends la terre au-dessus des eaux. »

Au lieu de nous convaincre que les forces du bien et les forces du mal luttent dans une dichotomie et un manichéisme rassurant, nous nous adressons à la même force d’unité, lorsque nous apprenons de bonnes nouvelles, et aussi lorsque nous devons faire face à de dures réalités.
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, qui est bon et qui agit pour le mieux. »
« Tu es bénédiction Eternel notre Dieu, roi du monde, qui est le seul juge de la Vérité ultime. »

De façon récurrente, la Torah nous enjoint la plus grande prudence, le plus grand recul vis-à-vis de la tentation superstitieuse.

Nous lirons ainsi dans le richon de cette deuxième année du cycle triennal paracha choftim :

« Quand tu seras entré dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, ne t’habitue pas à imiter les abominations de ces peuples-là. Qu’il ne se trouve personne, chez toi, qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille; qui pratique des enchantements, qui s’adonne aux augures, à la divination, à la magie; qui emploie des charmes, qui ait recours aux évocations ou aux sortilèges ou qui interroge les morts. Car l’Éternel a horreur de quiconque fait pareilles choses; et c’est à cause de telles abominations que l’Éternel, ton Dieu, dépossède ces peuples à ton profit. Reste entièrement avec l’Éternel, ton Dieu! Car ces nations que tu vas déposséder ajoutent foi à des augures et à des enchanteurs; mais toi, ce n’est pas là ce que t’a départi l’Éternel, ton Dieu. C’est un prophète sorti de tes rangs, un de tes frères comme moi, que l’Éternel, ton Dieu, suscitera en ta faveur: c’est lui que vous devez écouter! » (Deut 18 :11-15)

Dans d’autres passages, la Torah nous enseigne que les miracles qui pourront être produits par les prophètes ne sont aucunement des garanties de véracité (Deut. 13 :2-5, paracha Réé), mais qu’au contraire, c’est la confrontation des paroles d’un prophète à la réalité qui permettra de valider sa prophétie (Deut. 18 :21,22, paracha choftim).

Voilà une méthodologie que ne renieraient peut-être pas les partisans de la Zététique.
Depuis trois mille ans, la Torah nous ouvre un chemin vers la raison et l’éthique, et ce message reste aujourd’hui de la plus grande pertinence.
Oui, face aux situations de la vie, face aux situations politiques, face à la situation en Israël, nous avons de bonnes raisons d’avoir peur.
Mais aussi, dotés de notre raison, de notre savoir, de notre amour de la vérité et de notre connaissance juive de l’âme humaine, nous devons nous souvenir des merveilleux outils que nous avons dans nos mains pour nous rassurer, pour nous élever aussi haut que possible dans la justice, le bien et l’amour de notre prochain.

La Torah nous dit : « N’apprends pas à pratiquer les abominations de ces peuples. »

לֹא-תִלְמַד לַעֲשׂוֹת, כְּתוֹעֲבֹת הַגּוֹיִם הָהֵם

Rachi développe : « N’apprends pas à pratiquer, mais apprends à comprendre et à enseigner, c’est-à-dire comprendre ce qu’ils font et combien ils sont nocifs, enseigner à tes enfants de ne pas agir de cette façon, car il s’agit de pratiques étrangères. »

לֹא תִלְמַד לַעֲשׂוֹת. אֲבָל אַתָּה לָמֵד לְהָבִין וּלְהוֹרוֹת, כְּלוֹמַר לְהָבִין מַעֲשֵׂיהֶם כַּמָּה הֵם מְקֻלְקָלִין וּלְהוֹרוֹת לְבָנֶיךָ לֹא תַּעֲשֶׂה כָּךְ וְכָךְ שֶׁזֶּה הוּא חֹק הָעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים:

Notre tradition nous enjoint de nous éloigner de ces pratiques, mais aussi de les comprendre, pour nous en prémunir, pour enseigner comment leur résister.
C’est également ce que font Charpak et Broch, en nous proposant de comprendre les procédés d’ illusionnisme pour nous en affranchir, devenir sorciers pour désamorcer la sorcellerie, et ainsi, devenir, autant que possible, savants.

Notre tradition est une tradition d’actualité, de liberté, d’outils pour faire face aux incertitudes du monde, pour œuvrer à la cohésion humaine, à l’amour du prochain.

Qu’il nous soit donné d’y puiser avec intelligence et d’en recueillir l’élixir de jouvence concocté par Nicolas Flamel…
Euh, non, pardon, je me suis juste mélangée dans mes notes…

Que nous puissions nous abreuver à l’eau jamais assez désaltérante du savoir,
Et que le temps qui passera sur nous cette année nous rende plus sages l’an prochain que nous ne le sommes aujourd’hui !

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